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La mauvaise graine  -  par Guillaume

Les grandes cultures de l’Arkansas sont envahies par l’amarante de Palmer, une plante résistante à l’herbicide produit par la multinationale Monsanto. Convertis de longue date aux OGM, et enrichis grâce à eux, les fermiers s’interrogent aujourd’hui sur leur avenir.



Ken Smith, professeur d’agronomie à l’Université de l’Arkansas, avait prévenu: «Vous verrez. Ce qui impressionne dans notre agriculture, c’est sa dimension et son intensité.» Effectivement, dans le Mid-South américain, l’agriculture ressemble à une industrie. Tout est disproportionné: les champs taillés au cordeau; les machines pour semer, récolter, épandre les pesticides; les tourbillons de poussière qui montent au ciel, soulevés par les cueilleuses mécaniques de coton et les pick-up des agriculteurs.

Mais, depuis quelque temps, les fermiers les plus modernes du monde doivent revenir à des outils d’un autre âge, la houe et la pelle, pour déloger la mauvaise herbe qui envahit leurs champs. L’amarante de Palmer est surnommée pigweed (l’herbe à cochon), entre autres vocables si grossiers que les agriculteurs n’osent pas les répéter. Ce n’est pas une petite herbe folle mais «un monstre», dit Claude Kennedy, directeur de la station agricole expérimentale du bourg de Marianna: «Elle est de plus en plus agressive et prend des formes si étranges que parfois elle me fait presque peur.» La plante peut pousser de 5 centimètres par jour et atteindre plus de 2 mètres de haut. Avec ses branches tourbillonnantes, elle rappelle les arbres torturés qui peuplent les films du maître du fantastique, Tim Burton. Il arrive que ses racines cassent les moissonneuses.

Elle est le rejeton non désiré d’un mariage qui fut longtemps sans nuages entre les agriculteurs américains et les semences OGM Roundup Ready, la technologie phare de Monsanto. Le principe: un gène de tolérance à l’herbicide total Roundup est introduit dans une plante cultivée. Quand le produit est épandu, toutes les mauvaises herbes meurent, tandis que l’OGM survit.

Les agriculteurs de l’Arkansas parlent de l’âge d’or de ce système avec des étoiles dans les yeux. «Ces semences sont arrivées en 1996, se souvient Sid Fogg, cultivateur de coton et de soja. C’était formidable. On semait, on passait deux fois du Roundup et on avait les champs les plus propres, les plus jolis qu’on ait jamais vus.»

Aux Etats-Unis, 58% du coton, 66% du maïs et 93% du soja sont Roundup Ready. La majorité des OGM cultivés dans le monde également, et le glyphosate, contenu dans le Roundup, est la molécule herbicide la plus utilisée sur terre. Dans l’Arkansas, le paysage a été bouleversé. Le labour – un moyen de lutter contre les mauvaises herbes – a été abandonné. La dizaine d’herbicides qui se partageaient le marché ont été balayés. Chacun a pu cultiver plus. Les exploitations se sont agrandies, les agriculteurs enrichis. «Tout était facile, trop facile», laisse tomber l’agriculteur Bill Wilkie.

Cette époque bénie est révolue. «Mère Nature n’en a fait qu’à sa tête», résume Sid Fogg. Au bout de quinze ans d’usage intensif et exclusif du glyphosate, une dizaine de mauvaises herbes, présentes à l’origine en quantités modestes, sont devenues résistantes au produit. Dont Amaranthus palmeri. «Le mécanisme de la sélection naturelle a joué, explique Ken Smith. Dans la population initiale, certains individus étaient naturellement résistants, ils se sont multipliés.»

Quelque 6 millions d’hectares sont touchés dans 22 Etats américains, selon les dernières estimations, soit un peu moins de 10% des surfaces OGM du pays. Le sud-est des Etats-Unis, cœur de la production de coton et de soja, est le plus concerné. Mais les herbes indésirables gagnent constamment du terrain. «Partout où il y a usage exclusif du glyphosate, le problème se posera tôt ou tard», affirme Claude Kennedy. Des résistances ont déjà été observées dans une quinzaine de pays, dont la Chine, l’Argentine, le Brésil, ou le Canada.

«De nouvelles variétés de semences Roundup Ready continuent d’arriver sur le marché, comme l’alfalfa ou la betterave à sucre, relève David Mortensen, spécialiste des plantes adventices à l’Université de Pennsylvanie. Cela exacerbera le problème.» Ardent défenseur du glyphosate, qu’il compare à la pénicilline en médecine, l’universitaire australien Stephen Powles voit dans sa perte d’efficacité «une menace pour la production alimentaire mondiale».

Dans l’Arkansas, l’explosion a eu lieu cette année. Les agriculteurs ont été pris par surprise. «On se disait que ça pouvait arriver, mais pas autant, aussi vite», témoigne West Higgins devant l’un de ses champs, où son soja a littéralement été étouffé. Dans les restaurants où les agriculteurs se retrouvent pour petit-déjeuner avant l’aube, les pigweeds sont devenus le sujet numéro un de conversation. «Reflex, Treflex, Dual, Valor…»: attablés chez Cleo, à Marianna, Rusty Carter et Chad Russel, deux producteurs de soja et de coton, énumèrent les produits qu’ils tentent d’appliquer. De la «vieille chimie», disent-ils. Le Treflan, qui figure en bonne place au Musée du coton de Memphis, date de 1964.

Certaines molécules font l’objet d’une surveillance de l’Agence américaine pour la protection de l’environnement (EPA) en raison des risques pour l’eau. Le dicamba, utilisé pour «brûler» les mauvaises herbes au printemps, est particulièrement agressif. C’est un dérivé du 2,4-D, un composant de l’agent orange, défoliant utilisé pendant la guerre du Vietnam. Au total, les traitements ont été au minimum multipliés par trois. «Mais rien n’en vient vraiment à bout», observe Rusty Carter.

Alors, cet été, une armée de journaliers a désherbé à la houe les champs de coton dans tout le sud-est des Etats-Unis, du jamais-vu depuis les années 1960. «Le champ est propre pendant deux ou trois semaines, puis elles reviennent», constate, amer, Chad Russel. Chaque femelle contient 250 000 graines. «Je crains que ça ne soit de pire en pire, souffle Bill Wilkie. Je ne sais pas où on va.»

«Parfois, je pense à mon père, se désole Sid Fogg. S’il voyait toutes ces mauvaises herbes, il me dirait: mon fils, qu’est-ce que tu fais?» Surtout, tout cela revient très cher. En moyenne, 30 dollars supplémentaires par demi-hectare pour produire du soja, 70 pour du coton. Les rendements sont en baisse de 20% à 30%. «Cette affaire coûte des millions, affirme Ken Smith. Certains pourraient ne pas tenir l’année prochaine.»
 

Colby McChesney, 26 ans, n’a «pas l’intention de changer de métier». «Je laisse complètement tomber le Roundup Ready, lance ce jeune homme, tout en parcourant en trombe ses 1500 hectares. Certains s’accrochent à l’espoir que ça va aller mieux, moi je pense que, si on veut réparer le système, il faut tout changer. Sinon, on risque de perdre le contrôle.» L’année prochaine, il sèmera du coton et du soja LibertyLink, un OGM de Bayer. Il fonctionne avec un herbicide différent, relativement efficace sur Amaranthus palmeri. Le jeune agriculteur essaiera aussi des semences conventionnelles «pour voir».

Beaucoup d’agriculteurs y pensent, à contrecœur, comme une régression. Sid Fogg a tenté l’expérience sur quelques parcelles. Comme aucun semencier ne vend plus de variétés conventionnelles, c’est l’Université de l’Arkansas qui lui a fourni des graines. «Je ne vois pas pourquoi je continuerais à payer les semences Monsanto trois fois le prix des conventionnelles, alors que je vais dans les deux cas dépenser de l’argent en herbicides», explique-t-il. Le problème, c’est qu’il n’y aura pas assez de graines LibertyLink et conventionnelles pour tout le monde l’année prochaine. Chuck Yates, le marchand de produits agricoles de Marianna, estime que 75% de la demande seulement sera honorée.

Monsanto reconnaît que le problème est «sérieux». «Nous pensions au départ que l’émergence de résistances serait difficile, affirme Rick Cole, chargé du dossier. Nous devons maintenant reconnaître que d’autres produits doivent être utilisés avec le Roundup pour les maîtriser.» L’entreprise se retrouve contrainte de faire la promotion d’herbicides vendus par des concurrents. Elle rembourse même 12 dollars par demi-hectare aux producteurs de coton qui y ont recours. Mais, selon elle, le Roundup «a toujours de la valeur». «Il reste efficace sur 300 mauvaises herbes, les agriculteurs ont peut-être tendance à l’oublier, poursuit Rick Cole. Et les rendements des variétés Roundup Ready resteront compétitifs.»

Monsanto prépare déjà le coup d’après. Le semencier annonce pour 2014 un soja résistant au dicamba et au glyphosate. Et, deux ans plus tard, un coton résistant à trois herbicides différents. Ses concurrents sont également sur les rangs. «Celui qui arrivera le premier gagnera beaucoup d’argent!» s’amuse Rusty Carter.

Les anti-OGM dénoncent les promesses non tenues de Monsanto, qui a longtemps vanté les économies de pesticides réalisées avec les variétés Roundup Ready. «C’était vrai au début, mais pas sur le long terme», confirme Colby McChesney. Mais, malgré leurs déconvenues, les agriculteurs de l’Arkansas ne sont pas devenus hostiles aux plantes transgéniques. Colby McChesney ne comprend rien au débat qui agite l’Europe: «Ça fait dix ans que je croque des graines de soja et je suis en parfaite santé.» Aucun ne regrette non plus d’avoir adopté ces semences. «Sur le coup, c’était vraiment une bonne affaire, résume Bill Wilkie. Maintenant il faut qu’on nous trouve autre chose.»

En veulent-ils à Monsanto? Pas uniquement. «Tout cela est d’abord de notre faute, on n’a pas réfléchi, et on a utilisé trop longtemps un seul produit», affirme Sid Fogg. «C’était comme une drogue», renchérit Bill Wilkie. D’autres sont plus accusateurs. «Si ces semences avaient été promues correctement, on n’en serait pas là, souligne Joe Whittenton, un gros producteur de coton. Moi, j’ai toujours continué à utiliser d’autres herbicides par crainte des résistances. Les gens de Monsanto venaient chez moi et me disaient: «Laisse tomber, tu n’as pas besoin de tout ça!» Ils n’ont pas regardé assez loin dans le futur.»

Source : Le Temps du vendredi 29/11/10

Publié le 29/10/2010 - 09:07  
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